Rencontre avec Thomas de Ambrogi, fondateur de la boutique souvenir machine
Spot incontournable du vintage à Paris, Souvenir Machine célèbrera ses quatre ans en 2026, l’occasion de rencontrer Thomas De Ambrogi, son fondateur, avec qui on discute puces de Saint-Ouen, Elvis Presley et t-shirt Petit Bateau…
À Paris, les friperies fleurissent comme les coffee shops mais certaines boutiques parviennent à tirer leur épingle du jeu à l’instar de Souvenir Machine. Située tout près de Châtelet, la boutique s’est transformée en un passage obligé pour les amateur·ices de seconde main. Après une carrière dans la publicité et les médias, Thomas De Ambrogi s’est lancé dans l’aventure du vintage, une pratique qui l’anime depuis l’adolescence. Mademoiselle Agnès, Daphné Bürki, Gauthier Borsarello, l’influenceuse Maoui 2 Saint-Denis… Celles et ceux qui font la mode ont déjà passé les portes de cette échoppe du 1er arrondissement où l’on trouve entre autres : des Levi’s Bootcut années 90, une panoplie de vestes Carhartt, du modèle Detroit au modèle Michigan, et des Western Boots au cuir patiné par les décennies. Au 7 rue de Turbigo, on parle single stitch sous fond de Velvet Underground car le vintage est une obsession pour Thomas qui en a fait son métier. Interview.
Musique, skate et premières épiphanies stylistiques
“Je viens de ce qu'on appelait dans les années 90, la banlieue-dortoir. Je suis vraiment un kids de banlieue qui a mis longtemps à venir sur Paris et à comprendre pourquoi Paris était cool”, explique Thomas en guise de préambule. Âme passionnée à la silhouette mode millimétrée, l’entrepreneur nous raconte ses souvenirs d’enfance et surtout d’adolescence, des périodes qui ont façonné son adoration pour le vêtement. “Ma passion pour le vintage, elle vient clairement de la musique et du skateboard. Je cherchais à retrouver mes vieux t-shirts de skate que j'adorais quand j'avais entre 12 et 16 ans. On parle de marques des années 90-2000 : Zero, Flip, Girl, World Industries, Blind…” Aficionado de la culture alternative comme il l’appelle, Thomas bâtit son propre imaginaire peuplé de références musicales afin de combler l’ennui de la périphérie. Son premier souvenir mode ? L’arrivée dans un collège-lycée de banlieue marquée par des silhouettes inédites, des prises de risque stylistiques et surtout le style particulier d’un lycéen : “Pendant ma première année de collège, je vois un gars avec un jean défoncé et un t-shirt Guns N'Roses. J’étais choqué. Le t-shirt avec les flingues, la tête de mort, le chapeau... Ça devait être un t-shirt de son grand frère parce que je me souviens qu’il était complètement délavé. Il portait ça avec un espèce de Levi’s trop grand et des chaussures de skate. Moi j’étais déjà skater à l’époque mais je n’étais pas aussi cool que lui.”
Guitariste à ses heures perdues, Thomas est un mélomane aux obsessions rocks omniprésentes qui nourrissent son allure de la tête aux pieds. “Pour la mode, l'inspiration, ça a toujours été la musique. Le skate m'a fait découvrir le rock puis le rock m’a fait découvrir les films qui vont avec, avec la bonne bande originale, etc. On avait une espèce de crew de banlieusards et on allait les uns chez les autres, on regardait des films, on écoutait de la musique et on se parlait.“ Dans son Panthéon, on distingue Elvis Presley, The Clash et Velvet Underground, des icônes qui l’ont fait grandir et voir la vie différemment. Après le lycée, Thomas opte pour la communication à l’EFAP (École française des attachés de presse) et débute sa carrière dans les médias en tant que pigiste chez Snatch Magazine puis rédacteur-concepteur chez Konbini notamment. Ses premières expériences lui apprennent à perfectionner son écriture pour raconter des histoires, une compétence qui va l’accompagner jusqu’à son prochain projet.
La genèse de Souvenir Machine
“À côté de mon métier de rédacteur, je m’étais déjà trouvé un terrain créatif qui était la sérigraphie. Je collectionnais les t-shirts vintage et j’ai appris cette technique. Tout ça venait d’une tendance sur Instagram avec des skaters qui faisaient de la sérigraphie, il y avait quelque chose de communautaire, de streetwear avec de petites marques qui imprimaient à la maison. Je voulais en faire partie, je voulais faire mes t-shirts et vu que j’en collectionnais déjà, j’avais plein de références et d’idées. C’est comme ça qu’est né Souvenir Machine. À la base, ce n’est pas un shop, c’est une marque que je vendais sur Internet et Instagram.”
En 2018, Thomas poursuit sa carrière en freelance, l’occasion de se perfectionner dans l’art de la sérigraphie et du vintage. Il développe ainsi son expertise avec le jargon qui va avec et agrandit sa collection de t-shirts vintage en faisant le tour des brocantes et des vide-greniers à une époque où la seconde main n’a pas atteint son apogée actuel. “Tu pouvais aller chez Guerrisol à 14h et trouver un t-shirt Metallica des années 1980. Ça coûte 300 euros aujourd’hui.” À force d’apprendre sur le tas, il devient un as des coupes, des tissus, des coutures et des zips. Il constitue son carnet d’adresses aux quatre coins de Paris, discute avec les fournisseurs et arpente les coins secrets à la recherche de pépites. En 2020, la pandémie met le monde à l’arrêt et Thomas s’exile en Bretagne, une pause salvatrice qui va lui faire repenser son projet de vie. “Pendant le Covid, j’ai remarqué sur Instagram qu’il y avait une énorme communauté de t-shirts vintage notamment aux États-Unis. C’était du sérieux. Je regardais les prix des t-shirts de collection qui ont augmenté pendant la pandémie car les gens avaient la nostalgie d’une époque révolue. J’ai vu la valeur de ma collection. Il fallait en faire un business.” Souvenir Machine voit le jour au 7 rue de Turbigo dans le quartier d’Étienne Marcel, cœur bouillonnant de la capitale. Lieu hybride à la devanture noir et blanc, la boutique se compose d’un atelier de sérigraphie et d’une sélection pointue de produits : chaussures, t-shirt (bien sûr), jean, veste…
À force de côtoyer sa clientèle, le fondateur a capté les goûts et les couleurs de cette dernière en adaptant sa curation. “Avoir une boutique à Paris c'est aussi des rencontres qui te permettent de trouver d'autres choses”, ajoute-t-il. Ici pas de recette miracle, Thomas passe des heures à explorer, à toucher, à fouiller dans le but de dénicher ses futurs trésors. “La vraie chine, c’est se lever à 5h du matin le week-end en Normandie et enchaîner 6 brocantes dans la journée parfois pour rien, parfois pour juste une plaque émaillée qui fera une belle décoration. C’est le cœur de la pratique. Tu apprends beaucoup de choses. Tu as des vêtements qui ont vécu avec leurs premiers propriétaires. Le rêve est de trouver un mec à la campagne avec une collection de t-shirts punk des années 80 parce que le gars voulait vivre à Londres alors qu’il était à Niort. Si tu ne vas pas chiner, tu ne vas pas les rencontrer ces personnes-là.” Chiner ou digger s’apparente surtout à un travail de terrain à mi-chemin entre l’artisanat et la chance où un seul échange peut faire tout basculer.
Sa plus belle trouvaille ? Il nous la partage : “ Un jour, j’étais chez Guerrisol, ça faisait 6 mois que je n’y étais pas allé. Il y avait beaucoup de monde. Je me suis concentré sur un portant et là, je trouve un t-shirt de The Smashing Pumpkins original, 1995, Mellon Collie And The Infinite Sadness, qui est un de mes albums préférés, à ma taille et dans ma couleur favorite qui est le navy pour les t-shirts. En 4 ans de Guerrisol, je n’ai jamais trouvé ça. Ce n’est pas la plus belle pièce que j’ai dans ma collection mais ça fait partie de mes plus belles trouvailles. La trouvaille c’est surtout un moment et c’est ça qui est excitant. C’est moins l’objet que le moment.”
Paris, la meilleure ville pour chiner ?
À Paris, les boutiques vintage se sont multipliées en l’espace de quelques années donnant lieu à un marché extrêmement lucratif et tendance. Les friperies se gentrifient à toute vitesse alors qu’elles étaient à l’origine une solution pour les foyers précarisés. Les prix grimpent et la concurrence est rude face aux applications comme Vinted ou Vestiaire Collective. Il est parfois complexe de se retrouver dans ce raz-de-marée. Pour Thomas, la désirabilité du vintage est nettement amplifiée par les réseaux sociaux : “Quand j’ai ouvert Souvenir Machine, tu n’avais pas encore de vintage premium sélectionné et spécialisé dans la mode masculine américaine mis à part aux puces. Tu pouvais aller fouiller dans des friperies mais il fallait le faire et nous on l’a fait pour les clients. Ce processus est devenu assez mainstream. Pour moi, ce n’est pas mainstream. On est à Paris et les réseaux sociaux nous enferment dans une bulle. Moi, je suis content. Tant que tu bosses bien, que tu ne cherches pas à copier quelqu’un et que tu es honnête avec toi-même, il faut y aller !”
Quand on lui demande quel est le meilleur endroit pour chiner, l’entrepreneur évoque naturellement les États-Unis pour ses grandes étendues et ses rencontres inattendues au détour d’un trajet en voiture. Cependant, Paris n’est pas en reste et garde une place de choix dans son cœur de chineur. “Paris est une ville géniale pour chiner. Il y a de tout. Il y a des friperies qui se sont installées depuis les années 70, où tu trouves des produits de dingue. Tu as des anciens, tu as des jeunes, tu as les puces, pardon mais les puces, c'est un endroit qui est unique au monde”, explique-t-il avec une passion non dissimulée dans la voix. Côté vestiaire, Thomas reste dans la simplicité et dans le confort, lui qui est récemment devenu père d’un petit garçon. Son uniforme ? “Un jean, un tee-shirt, un hoodie et des chaussures solides en cuir. Avant, j’aurais dit des Converse ou des Vans à la place des chaussures en cuir, mais je suis devenu un adulte. J’ai un enfant à la maison, donc je n'ai plus le temps de faire du skate.” Sa silhouette d’aujourd’hui reste liée à son look d'adolescent, seule sa connaissance du vêtement a évolué. Les assemblages sont plus sophistiqués, plus travaillés mais l’essence demeure identique tout comme un bon jean qui traverse le temps sans accroc. “Quand je vois des photos de moi il y a 15 ans, ma tenue est toujours pareille”, confie-t-il.
Désormais, Souvenir Machine possède une place de choix sur la scène mode parisienne apparaissant dans les grands titres de la presse mode comme Vogue France, M Le Magazine du Monde ou L’Étiquette. En parallèle du succès, Thomas continue de raconter des histoires avec ses comptes TikTok et Instagram qu’il agrémente de vidéos sur le vintage et ses origines, le tout avec une gouaille addictive et un humour mordant. Un jour, lorsqu’il livre à ses internautes son secret imparable pour trouver le meilleur t-shirt blanc, il crée l’événement en dévoilant l’astuce de toutes les mères, celle de l’authentique t-shirt en coton de la marque Petit Bateau. “Le t-shirt blanc est un basique du vestiaire masculin. Un jour, j’ai mis le t-shirt Petit Bateau de ma femme qui était trop petit mais je savais que ça allait être un super t-shirt quand j’allais l’acheter à ma taille. C’est très basique, très naturel.” Résultat ? La boutique Petit Bateau du Marais s’est retrouvée sold out pendant deux jours. Grâce à ses nouveaux formats ludiques, Thomas De Ambrogi mène sa barque de créatif et nous prouve que la seule façon d’affirmer son style se résume à rester soi-même.
