Les codes du dating : les réseaux sociaux réinventent-ils notre façon de lire l'amour ?
Ces dernières années, les comportements amoureux sont devenus une véritable fabrique à néologismes. Entre hashtags, podcasts, articles lifestyle et carrousels Instagram, chaque nuance du dating semble désormais avoir son propre nom : ghosting, situationship, orbiting… et, plus récemment, le wildflowering. À mesure que ces concepts se multiplient sur les réseaux sociaux, une question se pose : mettent-ils simplement des mots sur des comportements déjà existants, ou finissent-ils par façonner notre manière de vivre et d'interpréter nos relations ?
Un dictionnaire pour parler d'amour ? Aujourd'hui, face à l'avalanche de nouveaux termes, les médias eux-mêmes publient des glossaires pour aider leurs lecteurs à s'y retrouver. De Marie Claire à ELLE, en passant par Femme Actuelle, tous proposent désormais de décrypter ce nouveau vocabulaire amoureux. Pourtant, ces nouvelles dynamiques relationnelles ne datent pas d’aujourd’hui. Dans La Fin de l'amour, la sociologue Eva Illouz estime que cette transformation est « d'abord une conséquence de la libération sexuelle au tournant des années 60 et 70 ». Avec la deuxième vague féministe, le modèle du couple traditionnel est progressivement remis en question. Les femmes revendiquent davantage d'autonomie, de droits et de maîtrise de leur corps. En France, la loi Veil de 1975 sur l'interruption volontaire de grossesse devient l'un des symboles de cette transformation. Le mariage cesse peu à peu d'être l'unique horizon de la vie à deux. Les formes de vie conjugale se diversifient, les unions deviennent plus tardives, plus libres et les parcours amoureux se complexifient. Ce qui manque encore, ce sont les mots pour désigner ces nouvelles nuances.
Bien avant les hashtags
Les réseaux sociaux accélèrent tout. Un comportement intime devient un mot-clé, un hashtag ou une tendance virale. Mais, bien avant cette ère numérisée, le cinéma et la littérature mettaient déjà en scène ces dynamiques. Dans Quand Harry rencontre Sally (1989), Harry et Sally mettent plusieurs années à construire leur histoire d'amour. Entre retrouvailles, amitié et sentiments qui mûrissent lentement, leur relation s'inscrit dans la durée. Aujourd'hui, elle serait volontiers qualifiée de slow dating, où l'on privilégie le temps et la connaissance de l'autre. Dans Sex and the City (1998), la relation entre Miranda et Steve évoque, à sa manière, le wildflowering. Leur histoire évolue sans calendrier ni pression : ils restent proches, deviennent parents, se séparent, se retrouvent et laissent les choses suivre leur cours. Les grands classiques racontaient déjà, eux aussi, ces dynamiques. Dans Les Souffrances du jeune Werther (1774), l'amour idéalisé de Werther pour Charlotte fait écho au delulu dating, cette tendance à construire une idylle dans son imagination, avant la réalité de la relation. Dans Les Liaisons dangereuses (1782), les échanges épistolaires, jeux de séduction et les infidélités émotionnelles rappellent ce que l'on qualifierait aujourd'hui de micro-cheating. La forme contemporaine d’infidélité : à travers des échanges secret qui entretiennent une forme de trahison émotionnelle. Quant à La Princesse de Clèves (1678), l'insistance de Monsieur de Nemours, malgré la distance imposée par Madame de Clèves, préfigure cette poursuite affective maintenue à distance. Une difficulté à rompre définitivement le lien, aujourd'hui amplifiée par les réseaux sociaux et illustrée par l'orbiting. Même la situationship n'a rien de révolutionnaire. Les relations ambiguës, où deux personnes entretiennent une intimité sans jamais définir leur lien, peuplent depuis longtemps les romans, les séries et le cinéma.
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Le dating, une histoire devenue collective
Et si la véritable révolution ne résidait pas dans les relations vécues par une partie de la génération Z, mais dans les contenus auxquels elle est constamment exposée ? Ou, plus largement, dans le besoin de tout nommer ? Longtemps, les histoires d’amour échappaient aux définitions. Elles demeuraient floues, contradictoires, parfois même incompréhensibles. C’était précisément ce qui faisait leur singularité. Aujourd’hui, l’ambiguïté semble avoir perdu son droit de cité. Les réseaux sociaux ne se contentent plus de faire circuler des tendances : ils leur donnent un nom. Une vidéo, un témoignage ou le décryptage d’un créateur de contenu semble désormais accompagner chaque étape de la vie sentimentale. Dans un entretien accordé à Libération, à l’occasion de la parution de La Fin de l’amour, la sociologue Eva Illouz observe que « nous sommes devenus des machines évaluatives » et que l’« on approche les autres moins sur le mode épiphanique de l’amour et davantage comme l’effet d’une évaluation et d’un choix ». Une réflexion qui fait écho à l’univers des réseaux sociaux, où chaque interaction semble appeler sa propre interprétation. À force d'être répétées, ces grilles de lecture finissent par façonner le regard porté sur les relations plus qu'elles ne reflètent une nouvelle manière d'aimer. La génération Z n'en est peut-être pas tant le moteur que le premier public.
Les réseaux sociaux n'ont peut-être pas réinventé l’amour, mais en ont surtout changé la perception. À force de vouloir éviter les erreurs avant même de les vivre, le refus peut parfois précéder l'expérience. Où s'arrête alors la prudence, et où commence le rejet ?
