Rencontre avec rose Kely Ranarivelo, artiste à l’âme d’enfant
Quand Rose Kely Ranarivelo nous ouvre la porte de son appartement du 9ème arrondissement, on a l’impression de l’avoir toujours connue. Vêtue d’un grand t-shirt gris et d’une pince à fleurs dans les cheveux, elle nous sert un thé grillé au sésame dans une des tasses qu’elle a fabriquées, une tasse estampillée Studio Ranarivelo. Âgée seulement de 24 ans, Rose s’est d’ores et déjà fait un nom dans le domaine de la céramique à Paris. À la fois mannequin et artiste, elle propose un univers aux formes travaillées et aux couleurs éclatantes. Autodidacte, elle grandit à Madagascar avant de prendre le chemin de la capitale, lieu de tous les possibles. Au fil des opportunités, elle trace sa route avec sérieux tout en gardant sa liberté d’enfant. On discute ensemble de sa créativité débordante, de son métier passion et de ses joggings Adidas. Rencontre.
Entre Paris et MADAGASCAR, les premiers pas d’une créative
“J'ai plusieurs origines et je pense que c'est ce qui fait ma personnalité, plusieurs expériences de vie dans deux pays différents, et une indépendance assez précoce aussi”, explique Rose Kely Ranarivelo au début de l’interview. Originaire de Tananarive, la jeune femme y a passé une grande partie de sa vie entourée de sa famille nombreuse. De son île natale, Rose garde une pléiade de souvenirs heureux ponctués par des moments clés qui ont forgé sa créativité. “Madagascar, c'est le commencement, c'est mon enfance, c'est le début aussi de mes premiers pas dans ma créativité que j'ai vraiment pu explorer jusqu’à l'adolescence. J'avais une grande liberté là-bas puisque mon père est comme moi. J’avais le droit de peindre tout le temps, de faire du collage, de réaliser des maquettes, etc.”
À 18 ans, Rose s’envole pour le nord de la France où elle obtient une bourse d’excellence dans une école de commerce. Peu encline à rester sur les bancs de cette dernière, elle garde en tête son besoin irrépressible de créer. Durant une année sabbatique, elle quitte Lille pour Paris, un temps où elle va découvrir le mannequinat, une de ses professions actuelles. “De fil en aiguille, ce sont des rencontres qui se sont bien passées. La chance que j'ai eue, c'est qu'une fois que j'étais dans le circuit, ça a directement pris”, explique-t-elle. Le mannequinat lui permet alors une indépendance financière qu’elle recherche ardemment.
Après cinq années passées dans la capitale, Rose est bel et bien une Parisienne de cœur. “Paris, ça marque un épisode de ma vie hyper important où j'ai commencé à créer ma vie d'adulte à moi toute seule”, dit-elle. Grande marcheuse, elle a composé un carnet de bonnes adresses qu’elle nous partage généreusement. “J'adore aller manger à Belleville par exemple et j’aime aussi me balader vers les quais. J'avoue que je me balade de moins en moins depuis que j'ai un vélo. J’apprécie de prendre les bonnes pistes et me dire que je suis dans une des plus belles villes du monde.” Dans sa cartographie, Rose ne peut s’empêcher de citer l’agréable café de quartier Amulette installé tout près de son lieu de travail. Tenue par Camille Da Silva, Amulette est un endroit où il fait bon vivre puisque les gens du secteur s’y retrouvent quotidiennement. Côté culture, l’artiste a récemment découvert la Fondation Cartier et L’Union de la Jeunesse Internationale, un lieu hybride qui remplace le feu magasin Tati à Barbès. À l’intérieur, des expositions et des conférences célèbrent les diasporas africaines. “J’étais choquée en y allant, c’est une super façon de faire revivre l’ancien Tati. C’est un endroit que je recommande vraiment”, partage-t-elle avec enthousiasme.
Une approche pluridisciplinaire de la céramique
La céramique, Rose la découvre lors d’un atelier offert par ses amies d’enfance. Une rencontre simple et inattendue avec la matière qui va bouleverser son existence. “Je ne me suis pas posé mille questions, j'ai eu un coup de cœur. J’avais 20 ans et j’ai trouvé dans ce médium quelque chose que j’explore à fond. J’aime toujours en apprendre plus sur cette pratique ancestrale. Je trouve que c’est un médium polyvalent, noble et j’apprécie le spectre d'expérimentation qu'il donne”, raconte l’artiste.
Dans ses inspirations d’hier et d’aujourd’hui, Rose évoque l’art abstrait et une certaine Georgia O’Keeffe, artiste américaine connue pour ses formes organiques et ses aquarelles chatoyantes. Pionnière de l’abstractionnisme, O’Keeffe s’est exilée au Nouveau-Mexique dans les années 1920 pour peindre les grandes étendues de ces paysages isolés. “Mon premier coup de cœur, c'était Georgia O'Keeffe que j'ai découvert au Centre Pompidou. J'ai adoré sa palette de couleurs. Maintenant, j’ai cette démarche où j'essaie, comme pour les romans que je lis, de me tourner vers les femmes. Je me suis rendu compte que je n’avais que des références d’hommes dans l’art et je cherche à aller plus loin désormais.” Outre les grands noms qu’elle admire comme le sculpteur roumain Constantin Brâncuși, Rose ne peut s’empêcher de parler de ses amies et des gens qu’elle côtoie au quotidien qui forment une source intarissable d’inspiration. En voyage, elle se plaît à observer, à prendre des photographies en argentique et à se balader dans la nature. Cette dernière a une grande place dans l’imaginaire de la jeune femme qui retourne à Madagascar plusieurs fois dans l’année pour se ressourcer. “Je suis une grande admiratrice de l'univers marin en particulier : les coraux, les poissons, les baleines… J’aime la liberté de notre corps dans ces environnements-là et je prends juste le temps de contempler”, ajoute-t-elle. Souvent, elle couche ses idées dans des carnets, un rituel qu’elle s’est approprié à l’orée de la vingtaine. “Les carnets, c’était à la base pour apprendre à dessiner. C’est une habitude qui ne m’a pas lâché. J’ai vraiment trouvé le format que je peux emmener partout”, développe-t-elle.
En parallèle du mannequinat, Rose est en résidence d’artiste à l’atelier Pot-au-Feu, situé tout près de la colorée rue Saint-Marthe dans le 10ème arrondissement. Elle partage le lieu avec deux autres artistes, Nastasia Godefroy et Sofia de Moser Leitão. Dans cet établi traversé par la lumière, Rose cultive sa passion pour l’expérimentation avec son propre label, Studio Ranarivelo. "C'est génial comme expérience, il y a une super synergie. On a des personnalités différentes, on n’a pas le même âge, on n’a pas les mêmes vies. Pourtant, on se donne des conseils, on apprend les unes des autres et je pense que c'est ce qu'on recherche quand on veut une communauté donc je suis très contente d'avoir accès à ça”, raconte-t-elle.
Bien plus qu’un métier, la céramique est une manière viscérale de s’exprimer pour Rose. À mi-chemin entre les notions d’héritage et d’artisanat, l’artiste retrouve en cette pratique, un écho avec son récit personnel comme elle nous l’explique :“Je suis sûre que la notion d’héritage est ancrée en moi du fait que je suis issue d'une famille assez nombreuse et avec une histoire assez forte. J’ai créé le pont avec mon pays en créant des choses qui faisaient résonance avec lui, même si parfois c'est très abstrait.” Pour rester ancrée dans le moment présent, Rose a mis en place des rituels, une manière de se reconnecter avec soi, loin du tumulte urbain. “Le rituel du dessin mais aussi le rituel de l’écriture permet l’introspection. Après, il y a les rituels autour de la nourriture, se faire un thé, faire des étirements aussi, des mouvements. J'ai beaucoup de maux du corps donc j'essaie vraiment de me faire bouger. La céramique c'est assez physique, il faut s'étirer régulièrement, faire du sport”, détaille-t-elle.
Dans son univers peuplé de tasses colorées, de mini-assiettes et d’un tout nouveau jeu de cartes, Rose aborde ses obsessions artistiques à l’instar de la spirale, une forme omniprésente sur les poignets de ses mugs : “En ce moment, je fais beaucoup de spirales. Ça a commencé l'année dernière, j'avais lu quelque chose sur la signification du motif spirale dans plusieurs civilisations et dans la science. Il renvoie au cycle de la vie. J'avais lu aussi L’homme et la coquille de Paul Valéry. Ça m'avait un peu fascinée et j'ai constaté que c'était un motif facile à faire et qui apportait tout de suite une touche un peu mystique à des projets.”
Pour élaborer ses créations, Rose ne se fixe pas de règles précises, tout est une question d’instinct, de ressenti. Mis à part quelques dessins préparatoires, elle garde toujours la liberté qui la caractérise pour construire des objets qui lui ressemblent. Les pièces sont alors utiles et surtout uniques. Elles séduisent par leurs formes organiques et leurs petites imperfections, signes d’un artisanat salvateur où il est bon de montrer ses failles. “Des fois, ça relève de la méditation. J'arrive à l'atelier et je ne sais pas trop ce que je vais faire. Je vais tourner, je vais voir des balles de terre de différents poids et je vais tester”, développe Rose. Ensuite, un long processus se met en place de la peinture à la cuisson. “Entre quarante-cinq minutes et une heure pour une tasse”, nous dit-elle. La jeune céramiste a pris plusieurs années afin d’acquérir ce niveau de précision. Désormais, elle aimerait explorer d’autres médiums comme le soufflage de verre.
Le style de Rose Kely Ranarivelo
Quand on lui parle de son style, hautement désirable, Rose nous évoque avant tout le confort comme principe, un besoin irrépressible de se sentir bien. En tant qu’artiste, elle connaît les contraintes du métier et a compris tout de suite que la mode se doit d’être pragmatique. Qui dit pratique ne veut pas dire disgracieux … Au contraire, le style de Rose est un mélange parfait entre pièces intemporelles et touches de couleurs bien senties. Son premier souvenir mode ? Elle nous le partage avec amusement : “Je m'habillais n'importe comment quand j'étais petite. J'adorais les superpositions et j’avais la fâcheuse habitude de garder mon pyjama sous mes vêtements pour aller à l'école parce que j'avais trop froid. J’ai aussi un souvenir d’un jean spécifique à strass. Je sais que j'avais déjà cet attrait pour les pièces qui me parlaient et dans lesquelles je me trouvais bien dedans.”
Pendant ses journées de travail, à l’atelier ou en shooting, Rose multiplie les joggings Adidas, summum du cool et du confort : “C'est un coup de cœur parce que ça me permet de porter de la couleur et de bonnes coupes tout en étant confortable. J’en ai cinq que j’associe différemment.” Rose arbore aussi beaucoup de pièces léguées par son père, datant des années 1970, comme des chaussures et des chemises. “Je prône le confort à fond et comme dans mes céramiques j'aime bien les associations de couleurs.” Le modèle collabore également avec des marques historiques comme agnès b. faisant d’elle une adepte du mythique cardigan pression. Au poignet, elle garde précieusement son VangoVango, un bracelet traditionnel malgache qui possède une valeur sentimentale toute particulière. “J’en avais un bébé, ensuite j'en ai eu un quand j’étais adolescente, puis j'en ai eu un autre quand j'ai eu 18 ans et là je porte celui que j'ai eu pour mes 20 ans. C'est un bijou que j'ai toujours porté. Je me sens nue quand je ne le porte pas”, explique-t-elle. Comme si l’allure de quelqu’un pouvait parler, celle de Rose est un miroir de sa personnalité solaire et apaisante. Sans artifices, elle choisit des vêtements avec instinct, fidèle à l’enfant qu’elle était. Une expression de soi vécue comme un jeu, qui en dit long sur cette artiste à suivre de près…
Photos Instagram ©Rose Kely Ranarivelo
