RENCONTRE AVEC TÉMALAPAIRE, SOCIOLOGUE 2.0

D’une paire de Plasticana portée par les habitant·es du 11e arrondissement aux joueurs de l’équipe de France arrivant à Clairefontaine, le compte Témalapaire passe au crible les manies des un·es et les habitudes des autres, le tout avec une bonne dose d’ironie. Rencontre avec l’homme derrière le masque.

Depuis 2020, Témalapaire décrypte mode et pop culture sur son compte Instagram baptisé : “Témalapaire”. Bien plus qu’un créateur de contenu, le jeune homme prend le pouls d’une époque où le moindre détail devient une tendance. Une époque où tout le monde s’épie, se copie et où l’originalité s’efface au profit d’une uniformisation des goûts. Dans une industrie de la mode aux mille et un paradoxes, Témalapaire analyse les styles et les trombinoscopes d’un Paris compartimenté où les coffee shops, les pop-ups de marques émergentes et les concours d’Hyrox sont devenus monnaie courante. Derrière son masque – oui, Témalapaire a décidé de garder l’anonymat – il se balade au gré des arrondissements pour trouver l’inspiration de ses posts toujours plus mordants. Même si la tendance des mèmes ne date pas d’aujourd’hui, on peut citer également le compte Yugnat999 qui cristallise avec humour les us et coutumes parisiens, Témalapaire fut pionnier dans l’art de caricaturer. Surnommé le “sociologue d’Instagram”, Témalapaire s’est bel et bien forgé un nom dans le milieu. Il collabore désormais avec de nombreuses marques tout en gardant un recul salvateur sur un système codifié. PRSNA MAGAZINE l’a rencontré. On parle de la banlieue, de Substack et de son tout premier post.

Aux origines de Témalapaire

Témalapaire découvre la mode à travers ses proches, des premiers souvenirs qui le font, très vite, réfléchir sur la place du vêtement dans l’appréhension de soi : “J’ai découvert la mode grâce à mon entourage, principalement avec ma famille, mes cousins et les gens de mon quartier. J'ai toujours fait attention à ce qu'ils reflétaient, à ce qu'ils portaient et à ce que ça renvoyait chez les autres. Je m’intéressais à l’aura qu’ils avaient et à comment c’était lié à la manière dont ils étaient habillés.” Témalapaire grandit en banlieue, dans le 93 en Seine-Saint-Denis, un endroit qui l’influence dans son travail et qui lui donne une vision différente de Paris : “À l'époque dans laquelle j'ai grandi, quand tu te définissais justement comme un mec de banlieue, tu étais un peu dans la périphérie de la capitale. Quand tu regardais Paris, en tout cas à mon époque, c’était le centre de tout, que ce soit dans la mode ou dans la culture. J'étais excentré, en périphérie de tout ce qui était stylé. Ce n’est pas vrai du tout, mais c’était la perception qu’on pouvait en avoir”, développe-t-il. Il imagine alors son premier post en 2020, une simple photo d’une chaussure Adidas avec une légende en gras, une signature qui est restée. “Mon univers, c'est totalement ma vie, et ce que j'ai vécu jusqu'à présent”, dit-il. Témalapaire conserve une patte authentique, réaliste. L’inspiration est spontanée puisque les photographies sont prises sur le fait, sans aucune retouche. “Je trouve l’inspiration en regardant ce qui se passe autour de moi. J’aime bien aussi faire des liens avec ma vie et connecter mes inspirations avec ce que je traverse”, ajoute-t-il.

tous·tes des clichés ?

Un nom, une identité. Témalapaire choisit son pseudonyme en référence aux fans de sneakers. “Je n’ai pas vraiment de passion pour les sneakers. Je suis passionné surtout par la mode, le style et ce que ça dit de la place des gens dans la société. Comme j’ai grandi en banlieue, c’est plus le streetwear qui va me parler. Pour les sneakers, mon intérêt se porte surtout sur le moment culturel que ça a provoqué de 2010 à 2020, je dirais. Il y a un tas d’événements comme les reventes et le phénomène des sneakerheads qui étaient au centre de la culture. Forcément, ça a catalysé mon attention comme tous les gens de ma génération”, développe-t-il.

Le travail de Témalapaire se concentre surtout sur des profils particuliers, des groupes dont les caractéristiques ressortent. Impossible alors de ne pas s’identifier à certaines caricatures que l’on devient soi-même à force de baigner dans le grand bain de la capitale. Du Parisien en maillot de foot et en mocassins-chaussettes blanches à la clean girl en tenue de pilates, Témalapaire parvient à mettre des mots sur des visages que l’on croise quotidiennement. Ses analyses, seulement quelques phrases bien pensées sur un cliché pris au débotté, amusent tant elles sont pertinentes. Témalapaire se distingue par un style plein de panache et surtout par sa manière de raconter les clichés avec intelligence et bienveillance. “Je vais tourner en dérision les profils dominants, ceux qu’on voit le plus, ceux qui prennent la parole, ceux qui ont le plus de pouvoir et de moyens financiers. Aujourd’hui, j’accorde plus de sens à ce projet-là. Je vais être plus enclin à faire de la satire sur des profils qui sont plus avantagés socialement”, dit-il. Au fil du temps, son travail a évolué. Le jeune homme ne se contente plus seulement d’écrire sur les paires de chaussures, mais il s’attarde aussi sur les styles et les tournures de phrases. Une sorte de Comédie humaine à la Honoré de Balzac dont il documente les “types sociaux”. Pour lui, l’important est d’être en accord avec ses valeurs et avec sa communauté qui lui envoie souvent des situations à commenter en messages privés : “Petit à petit, pour faire durer un projet comme ça et partager du contenu quotidiennement, tu es obligé de te remettre en question, de te réinventer, de repenser ton contenu. Il faut que ça continue à te stimuler et à toucher les gens que tu veux toucher. L’important, c’est de rester pertinent avec son époque et j’essaie de trouver l’équilibre entre ces différents facteurs.”

Malgré sa notoriété, Témalapaire conserve son anonymat sur les réseaux sociaux. Quand il choisit de faire des vidéos, il opte pour un casque de moto ou pour une cagoule, comme sur le tapis rouge de la cérémonie des Flammes 2026. Le mystère qui plane sur son identité ajoute un charme non dissimulé à cette personnalité que l’on peut croiser n’importe où dans Paris sans réellement le savoir. “J’ai fait ce choix pour me protéger. Je n’ai pas envie de devenir une personnalité publique. Je pense aussi que c’est pour garder mon objectivité. Avec les réseaux sociaux, on est tellement catalogué, mis dans des cases. Je le suis en étant cagoulé bien sûr, mais j’essaie de me mettre en retrait.” Média hybride, le compte Témalapaire souhaite garder une certaine neutralité tout en prenant position. L’influenceur n’hésite pas à dénoncer les violences policières et invite ses abonné·es à voter contre l’extrême droite lors des dernières élections municipales. “Mon contenu est personnel donc je vais parler des causes qui me tiennent à cœur”, explique-t-il. À force de fréquenter un microcosme bien précis, Témalapaire s’est lui-même laissé porter par des influences qu’il tourne en dérision. Est-il lui-même devenu un cliché ? Il nous répond sans détour : “On est tous des clichés et moi le premier. Je porte ça, je mets ça, j’écoute ça, qu’est-ce que ça veut dire de moi au final ?”

DÉMOCRATISER LA MODE

En novembre 2025, Témalapaire rejoint la plateforme Substack, un réseau social qui repose sur la publication de newsletters. Comme beaucoup de journalistes et de créateur·ices de contenu, l’influenceur investit cet espace pour écrire sur ses sujets de prédilection. “Ce qui me plaît sur Substack, c’est qu'on peut passer plus de temps à écrire et l’écriture, ça me plaît. C’est une manière différente de m’exprimer, il n’y a pas vraiment de plan ou de suite. Je suis dans cette réflexion de diversifier mes plateformes d’expression”, explique-t-il. Parmi ses publications, on retrouve le récit de son expérience immersive au cœur de la Fashion Week parisienne mais aussi ses réflexions sur le sport ou la musique. Une continuité logique pour celui qui a étudié les lettres et les langues à l’université.

Avec le succès, Témalapaire collabore aussi avec des marques comme Clarks, une rencontre au sommet qui a donné lieu à plusieurs paires de chaussures. “Témalapaire, je m’en sers vraiment pour cocher ma liste d’envies, pour réaliser des rêves que j’ai depuis toujours. Créer des produits, imaginer des t-shirts, des chaussures, des bonnets, des bijoux. Ça, c'est des petits rêves que j'ai”, révèle-t-il. Sortie en septembre 2024, la collaboration baptisée “TémalaClarks” revisitait la mythique Wallabees avec deux modèles : “Expresso” et “Matcha”. Des noms toujours en adéquation avec l’univers tout en second degré du jeune homme. Dans ses sources d’inspiration, il ne peut s’empêcher de citer quelques noms de personnalités d’Internet : “J’ai eu la chance de collaborer avec des gens qui m’inspirent et qui, dans leurs approches, arrivent toujours à se réinventer. Je pense à des projets comme Monte Regali ou des personnalités comme Imran Potato. Je suis aussi fan des créateurs français comme Vinceeh.”

Quand on lui demande s’il a parfois ressenti le syndrome de l’imposteur, Témalapaire nous résume assez bien la philosophie de son projet : “Qui n’est pas légitime pour parler de mode ? C'est quelque chose qui est trop universel pour être réservé à des gens en particulier. La mode, au sens large, c'est juste le fait de s'habiller et de mettre des vêtements. Certes, je ne vais pas avoir des prises de parole sur la Fashion Week féminine par exemple, en tout cas très peu, parce que justement je ne me sens pas légitime de parler de ça. Par contre, parler de vêtements, ça appartient à tout le monde.

Crédits images : ©Téma La Paire © JDSPORTS

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