Septembre jaune : pourquoi la mode doit aussi parler de santé mentale
Derrière les images impeccables, les corps maîtrisés et les sourires de façade, une industrie entière travaille sous pression. À l’occasion de Septembre jaune, PRSNA s’interroge sur ce que la mode fait à notre santé mentale et sur ce qu’elle pourrait faire pour mieux en prendre soin.
Chaque année, le mois de septembre est marqué par Septembre jaune, une campagne de sensibilisation dédiée à la prévention du suicide et à la promotion de la santé mentale. L’initiative vise notamment à libérer la parole autour de la souffrance psychologique, à lutter contre les tabous et à rappeler l’importance de ne pas rester seul·e face à une situation de mal-être.
Un sujet qui dépasse largement le champ médical. Car la santé mentale concerne aussi nos environnements de travail, nos relations sociales, notre rapport au corps et aux injonctions qui nous entourent. Et dans une industrie aussi intimement liée à l’image que la mode, la question mérite d’être posée.
La mode vend du rêve. Elle fabrique des silhouettes, des désirs, des identités. Elle transforme un vêtement en attitude, une image en fantasme, un visage en icône. Mais derrière cette esthétique parfaitement maîtrisée existe une réalité beaucoup moins visible : celle de personnes qui travaillent, créent et évoluent dans un environnement où le regard des autres est omniprésent.
Être vu·e, évalué·e, sélectionné·e, comparé·e. Être suffisamment beau·elle, suffisamment mince, suffisamment créatif·ve, suffisamment pertinent·e. Répondre aux attentes d’un client, d’une agence, d’un directeur artistique ou simplement d’un algorithme. Dans la mode, l’image n’est pas seulement un outil de travail : elle peut devenir une mesure permanente de sa propre valeur.
Et lorsque tout repose sur l’apparence, que reste-t-il lorsque l’on ne va pas bien ?
Une industrie construite autour du regard
La pression n’est évidemment pas propre à la mode. Mais peu d’industries entretiennent un rapport aussi direct avec le corps, l’apparence et la représentation de soi.
Pour un mannequin, un casting peut se jouer en quelques secondes. Pour un jeune créateur, une collection peut représenter des mois de travail et une prise de risque financière considérable. Pour un photographe ou un styliste indépendant, chaque projet peut conditionner le suivant. Pour les plus précaires, refuser une mission ou ralentir peut parfois sembler impossible.
À cela s’ajoute une autre réalité : celle des réseaux sociaux.
Instagram a progressivement transformé le rapport à l’image. Les professionnel·les de la mode ne sont plus seulement regardé·es lorsqu’ils travaillent. Ils le sont potentiellement en permanence. Leur travail, leur apparence, leur réseau, leur quotidien et leur réussite deviennent publics et comparables.
La carrière ne se déroule plus uniquement sur un podium ou dans les pages d’un magazine. Elle se joue aussi dans un fil d’actualité.
Toujours produire. Toujours publier. Toujours exister.
Cette injonction à la visibilité peut devenir épuisante.
Quand le mal-être ne correspond pas à l’image
Il existe pourtant un paradoxe au cœur de la mode : une industrie qui sait représenter toutes les émotions semble encore avoir du mal à montrer la vulnérabilité de celles et ceux qui la font.
On sait photographier la tristesse. On sait mettre en scène la solitude. On sait transformer la mélancolie en esthétique. On sait faire d’un visage fatigué une image éditoriale.
Mais qu’en est-il lorsque la souffrance n’est plus une direction artistique ?
Parler de santé mentale implique de sortir du contrôle de l’image. D’accepter qu’un professionnel puisse être épuisé, qu’un artiste puisse traverser une période de doute, qu’un mannequin puisse ne pas se sentir bien dans son corps, qu’un jeune créateur puisse connaître l’angoisse face à l’incertitude de son avenir.
Cela implique aussi de reconnaître que derrière chaque image existe une personne et que cette personne ne peut pas toujours être réduite à ce qu’elle renvoie.
La précarité aussi fait partie du sujet
Parler de santé mentale dans la mode, c’est également parler de conditions de travail.
Le glamour masque parfois une grande fragilité économique. Beaucoup de professionnel·les évoluent en freelance, en intermittence, avec des revenus irréguliers ou des collaborations dont les contours restent flous. Les journées peuvent être longues, les délais courts et la frontière entre passion et travail particulièrement poreuse.
Parce que lorsqu’on aime profondément ce que l’on fait, il devient parfois difficile de savoir quand s’arrêter.
Le secteur créatif entretient aussi une forme de romantisation de l’épuisement : travailler toute la nuit, accepter toujours plus de projets, être constamment disponible, faire « avec les moyens du bord ». Comme si souffrir pour son art était une preuve supplémentaire de passion.
Mais l’épuisement n’est pas une médaille.
Et si la mode changeait aussi ses propres codes ?
La question n’est donc pas simplement de savoir si la mode peut « parler » de santé mentale. Elle le fait déjà, à travers ses images, ses campagnes et ses discours.
La question est plutôt de savoir si elle est prête à changer certaines de ses pratiques.
Peut-on créer sans glorifier l’épuisement ? Produire des images sans renforcer des standards corporels irréalistes ? Donner davantage de place à la diversité des corps et des parcours ? Permettre aux jeunes professionnel·les de poser des limites ? Normaliser le fait de demander de l’aide ? Repenser les rythmes de production et les rapports hiérarchiques ?
Et surtout, peut-on accepter qu’une personne ne soit pas performante tout le temps ?
La mode possède une force particulière : celle de rendre visibles des sujets que l’on ne regardait pas auparavant. Elle peut déplacer les normes, modifier les imaginaires et ouvrir des conversations.
Mais pour que cette transformation soit réelle, il faut aller au-delà du slogan et de la campagne ponctuelle.
Il ne suffit pas de représenter la santé mentale. Il faut aussi penser aux conditions qui permettent de la préserver.
Prendre soin de celles et ceux qui fabriquent les images
Septembre jaune peut ainsi être l’occasion de regarder l’industrie autrement.
Pas seulement depuis ses podiums, ses couvertures ou ses campagnes, mais depuis les coulisses. Depuis les studios où l’on recommence une prise pour la dixième fois. Depuis les backstages où l’on enchaîne les changements de tenue. Depuis les bureaux où une jeune équipe tente de boucler une collection. Depuis les appartements où un indépendant répond encore à ses mails à deux heures du matin.
La mode parle beaucoup de ce que nous sommes censé·es être.
Elle pourrait peut-être commencer à parler davantage de ce que nous sommes réellement.
Avec nos ambitions, nos doutes, nos corps, nos fragilités, nos limites et nos moments de pause.
Parce qu’une industrie qui veut continuer à créer de nouveaux imaginaires doit aussi se demander dans quel état elle laisse celles et ceux qui les fabriquent.
Et peut-être que la véritable révolution esthétique ne sera pas de créer une nouvelle image parfaite.
Mais d’accepter enfin que derrière l’image, il y a quelqu’un.
