Dans son film documentaire Talking To Men Who Have Sex, la réalisatrice franco-danoise Marie Mc Court part à la rencontre d’hommes de sa génération pour comprendre la violence qui s’immisce dans l’hétérosexualité. Rencontre.
Dans Talking To Men Who Have Sex, des hommes entre vingt-cinq et trente-cinq ans se confient sur leur rapport à l’intime au cœur de leurs chambres respectives. À leur côté, Marie Mc Court, réalisatrice, scénariste et directrice de casting, les écoute et leur pose des questions. Des prémices de leur éducation sexuelle à leurs visions du consentement, la réalisatrice instaure un dialogue bienveillant pour voir comment la violence peut s’immiscer dans la sexualité sans être reconnue comme telle. Bien plus qu’une conversation, les discours révèlent une culture du viol omniprésente chez ceux qui racontent leurs vécus. Le film est scindé en deux parties, une partie où Marie Mc Court écoute ses interlocuteurs, et l’autre partie où Marie leur fait écouter l’appel qu’elle a eu avec l’homme qui l’a agressée, deux semaines après le tournage. Sorti en Belgique en septembre 2026, Talking To Men Who Have Sex met en lumière une masculinité souvent inéduquée sur la sexualité et le plaisir. Politiser l’intime devient alors d’utilité publique afin de changer l’éducation genrée que l’on inculque aux hommes. On s’est entretenu avec Marie Mc Court pour comprendre en détail les origines d’un mal encore et toujours banalisé.
Aux origines du film “How Talking to Men Who Have Sex”
Tout commence pendant le tournage du documentaire Mon nom est clitoris (2019) où Marie Mc Court fait la connaissance des réalisatrices Daphné Leblond et Lisa Billuard Monet. Elles lui proposent alors de filmer une version masculine de Mon nom est Clitoris avec le même format : des hommes qui parlent de leur sexualité dans leurs lits. Les mois passent et les réalisatrices laissent le projet de côté en proposant à Marie de le réaliser entièrement. Pour Marie, ce film est l’occasion d’ouvrir une brèche, celle de la violence masculine qu’elle a subie tout au long de sa vie : “J’ai été malheureusement plusieurs fois agressée sexuellement dans ma vie et, comme beaucoup de femmes, je me suis sentie coupable et responsable de ce qui m’était arrivé. J’avais déjà confronté certains de mes agresseurs, mais ça n’avait pas suffi à m’apaiser. Il fallait que j’aille parler à d’autres hommes pour voir s’ils se rendaient compte de leur propre violence. Je me disais que si j’arrivais à comprendre les mécanismes de ces violences, je pourrais éviter que ça m’arrive encore.”
En tant que victime mais surtout en tant que sujet de sa propre histoire, Marie se met en quête de trouver des réponses à ses questions en filmant six hommes aux masculinités plurielles, la plupart étant issus de son cercle d’amis. Talking To Men Who Have Sex met ainsi en lumière des récits pertinents, parfois glaçants. Entre affirmations et incohérences, les discours sont imparfaits, illustrant un décalage profond entre les actes et les paroles de ces hommes juste derrière l’écran. “Le but était de revenir sur la manière dont leur sexualité s’était construite pour comprendre leurs comportements actuels. Je me disais que ça pourrait faire ressortir des points communs entre eux et montrer que certains de ces mécanismes sont plus systémiques qu’individuels”, ajoute-t-elle. Du personnel au collectif, Marie établit une relation empathique avec ses profils sans empiéter dans leur espace personnel.
Pour la réalisation, Marie s’est entourée d’un certain nombre de références cinématographiques et littéraires comme les livres de Bell Hooks : “Je trouve Bell Hooks hyper pédagogue car elle prend des exemples précis. Elle illustre des postulats sociologiques avec de vraies histoires. Je voulais ça dans le film, filmer des hommes qui racontent des histoires et pas des théories.” Marie Mc Court évoque aussi plusieurs films comme Un Spécialiste (1999) d’Eyal Sivan et de Rony Brauman, The Look of Silence (2014) et The Act of Killing (2013) de Joshua Oppenheimer et Stories We Tell de Sarah Polley.
Une sexualité rongée par le patriarcat
Talking To Men Who Have Sex réunit une compilation de témoignages que Marie a pris plus d’une année à assembler aux côtés de sa monteuse Lucie Floc’h-Levi. Une longue période de sélection qui a fait éclater toute la violence des discours entendus, comme l’explique Marie Mc Court : “Pendant le montage, j’ai commencé à comprendre ce qui se jouait dans nos échanges. Je n’entendais pas forcément la violence pendant le tournage. À plein d’endroits, c’est banalisé, c’est coincé entre deux phrases. Ça a été un vrai travail de ne pas dénaturer leurs paroles, de ne pas décontextualiser ce qu’ils disent tout en montrant la violence.” Le moment du montage coïncide avec la période qui suit l’agression de Marie : “Je pense qu’il y avait une grosse part de dissociation et de déni en moi. C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai fait le film, c’est pour sortir de cette culpabilité.”
Viennent alors les constatations, certains évoquent la pression des rapports sexuels, tandis que d’autres clament fièrement leur masculinité et la domination qu’ils exercent dans leur intimité. De la pornographie aux vraies relations sexuelles, le décalage est abyssal pour ces hommes qui ne prennent souvent pas en compte leurs corps et celui de leur partenaire. Quant au consentement, c’est une notion entendue mais rarement comprise quand elle doit être appliquée concrètement. Grâce au film, on observe les ravages du patriarcat qui habitent indéniablement les imaginaires masculins. Prendre un non pour un oui, imposer des pratiques pour son propre plaisir, ne pas communiquer… Dans ces dialogues entremêlés, Marie Mc Court parvient à conserver une certaine neutralité. Son empathie laisse place à de réelles prises de parole : “Je leur demande de me raconter des histoires, des faits précis et pas des théories, parce que sinon ils peuvent se raconter, et donc me raconter ce qu’ils veulent. C’est ce qui se passe avec mon agresseur, dès que je lui demande de me raconter la soirée avec ses interprétations, je peux commencer à douter de moi et on peut commencer à l’excuser. Si on s’en tient aux faits, si je lui demande de me raconter la soirée factuellement, la violence ressort.”
Quand Marie appelle son agresseur, ce dernier fait preuve de mille et un stratagèmes pour éviter de remettre en question son comportement. Les réactions des hommes sont tout aussi déstabilisantes : “Je suis assise à côté d’eux, ce sont pour la plupart mes amis et ils ne connaissent pas mon agresseur. Malgré ça, ils essaient quand même de le comprendre ou de le défendre. Il n’y en a aucun qui me prend dans ses bras ou qui me demande comment je vais. Je pense sincèrement que s’ils reconnaissent la violence de cet homme, ce serait une manière de reconnaître leur propre violence.” Le documentaire soulève également un autre point, celui de l’éducation au consentement qui passe forcément par une femme en particulier. Une femme qu’ils ont fréquentée et qui leur a appris les limites à ne pas dépasser. Des femmes qui ont souffert et qui subissent le même schéma depuis des siècles. “L’éducation sexuelle des hommes, ce sont des femmes qui la font. Sur les 30 mecs que j’ai rencontrés, il y a toujours eu une femme à un moment de leur vie qui leur a appris le consentement.” Pour Marie, le fossé est immense entre les paroles et les actes de ses protagonistes : “Il y a une telle distance entre l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et la violence de certains de leurs comportements. Je voulais que les hommes puissent s’identifier à au moins un homme du film, parce que sinon c’est très facile de se dissocier et de se dire non violent.”
Un mois après la sortie de Talking To Men Who Have Sex en Belgique, le constat est clair, Marie ne cherche plus la réponse du côté des hommes. Après le doute vient la prise de conscience, et le besoin viscéral de suivre son intuition : “Je me suis dit que je devais arrêter de chercher des réponses auprès d'eux et que je devais me faire confiance sur ce que j’avais vécu. Leurs réactions m’ont fait comprendre qu’on peut avoir tous les éléments pour reconnaître une violence et malgré tout résister à la voir parce qu’elle ne correspond pas à l’image que l’on se fait de soi.” À la recherche d’un distributeur en France, au Canada et en Suisse, le premier film de Marie Mc Court secoue par sa franchise et sa triste réalité. On ne peut que le conseiller à tous les hommes (frère, fils, ami, etc.).
