Katinka Bock, « High and Dry » : le vide et le retrait à la Maison La Roche

Du 13 au 31 octobre 2026, à l’occasion d’Art Basel Paris, la Fondation Le Corbusier présente « High and Dry », une exposition de Katinka Bock en collaboration avec la galerie Jocelyn Wolff.

Dans la Maison La Roche, chef-d'œuvre de Le Corbusier où chaque recoin semble pensé, l'artiste franco-allemande Katinka Bock, qui travaille essentiellement la sculpture et la photographie, fait entrer l'humain, les formes molles et la vie du dehors. Avec « High and Dry », elle met l'architecture à l'épreuve. Rencontre avec l'artiste et Raphaël Giannésini, le commissaire de l'exposition.

PRSNA : Pourquoi avoir choisi le titre « High and Dry » ?

Katinka Bock : C'est un titre né de nos échanges sur la plomberie et les inondations. C'est un thème qui m'est très cher, un sujet sensible pour toute maison habitée. Il y a aussi l'idée de la maison comme un navire, avec ses cabines étroites et une économie très précise des espaces, un sujet cher à Le Corbusier. Enfin, « high and dry », c'est aussi être échoué, mis en échec. Cela prend la maison à l'envers : dans sa perfection de contrôle, on la met à l'épreuve de ce qu'on peut faire avec elle.

PRSNA : Qu'est-ce qui vous a attirée dans l'architecture de la Maison La Roche ?

KB : Sa promenade, à laquelle elle nous invite. Son double : elle est asymétrique, mais organisée autour d'un centre qui répartit l'espace à droite et à gauche, et elle invite à penser l'espace privé et l'espace public pour une personne seule. Elle est petite, chaque recoin semble réfléchi. Ce qui m'intéressait, c'était d'introduire dans cette rationalité l'humain, des formes molles, des formes du dehors et de la vie.

PRSNA : Comment choisissez-vous vos matériaux ?

KB : Ce sont des matériaux avec lesquels je travaille depuis très longtemps, assez classiques en sculpture : le bronze, la céramique, le cuivre, l'aluminium, le bois, le cuir. Ils ont souvent un lien avec le feu. Le passage au feu est présent dans presque toutes ces matières, les métaux comme la céramique, et ça me plaît.

PRSNA : L'eau et le temps sont des thèmes importants dans votre travail. Qu'est-ce qui vous intéresse dans ces notions ?

KB : L'eau, c'est le débordement, sa capacité à nous envahir. On cherche sans cesse à canaliser cette force débordante, à la fois vitale et destructrice.

PRSNA : Quelle place la mémoire occupe-t-elle dans votre démarche ?

KB : C'est toujours un dialogue. La mémoire s'inscrit souvent dans la peau, la surface des matériaux. Ce sont comme des « recording statues » : elles parlent d'un temps, d'un vécu, comme notre corps enregistre tout ce qui nous arrive, dans nos postures, nos surfaces, nos rides. Je vois les matériaux sous ce même angle : ils mémorisent. Mais j'aime aussi beaucoup l'amnésie, qui revient parfois dans mes titres. Oublier, laisser quelque chose de côté, c'est aussi prendre une décision.

PRSNA : Les œuvres sont-elles nées avant ou après votre découverte du lieu ?

KB : J'ai une pratique d'atelier. Certaines pièces existaient déjà ou viennent d'autres expositions, d'autres ont été créées exprès, et beaucoup ont été adaptées au lieu. C'est comme un corps social : il y a des nouveaux, des anciens, et chacun se réadapte pour dialoguer avec les autres.

PRSNA : Que souhaitez-vous que les visiteurs retiennent ?

KB : Qu'ils regardent, qu'ils portent une vraie attention à leur environnement. La maison invite déjà à cela, et je vais dans ce sens. Il ne se passe pas grand-chose dans une maison vide, qui n'est plus habitée, mais on peut y venir avec du temps et une attention particulière à la lumière, aux recoins, observer comment elle vit dans son vide.

PRSNA : Quelle nouvelle piste aimeriez-vous explorer ensuite ?

KB : Il y en a plein. L'une d'elles m'intéresse beaucoup : un lieu moderniste de l'architecte Lina Bo Bardi, au Brésil, où je suis invitée. Je garde l'expérience de la Maison La Roche, et je pense qu'elle se transposera dans ce nouveau projet.

Le mot du commissaire

Pour Raphaël Giannésini, « High and Dry » est une affaire de technique et de plomberie, mais aussi un rapport cosmique : les formes de Katinka Bock dessinent de nouvelles cosmogonies, une nouvelle organisation du monde. Être laissé à la dérive, asséché par les eaux, renvoie selon lui au tsimtsoum de la mystique juive, ce retrait de Dieu qui rend la création possible. « Le vide que Katinka laisse autour de ses œuvres fait partie intégrante de sa pratique. L'air se diffuse dans l'espace et dans les rapports entre les formes, les géographies, les histoires, les mémoires. »

Se retirer pour laisser vivre

Si l'on devait ne retenir qu'une idée, ce serait celle-ci, que Katinka Bock fait sienne : le vide et le retrait. Se retirer, puis observer ce qui advient quand on laisse faire. Dans la Maison La Roche, ses sculptures ne remplissent pas l'espace, elles lui rendent son souffle. Il suffit d'y entrer sans se presser, de suivre la lumière d'une pièce à l'autre et de se laisser surprendre par ce qui, dans le silence d'une maison inhabitée, continue de vivre. « High and Dry » ne se visite pas, elle s'éprouve. Il ne vous reste que quelques jours pour en faire l'expérience.

Infos pratiques

« High and Dry », Katinka Bock
Du 13 au 31 octobre 2026
Maison La Roche, Fondation Le Corbusier
10, square du Docteur-Blanche, 75016 Paris

TOUS LES CRÉDITS : @ FLC-ADAGP LAURENT GIANNESINI

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