Les ados ont-ils encore leurs propres codes ? De Violetta aux Sephora Kids
Au début des années 2000, les adolescents possèdent leur propre univers culturel. Chaînes de télévision, magazines, boutiques de vêtements : tout un écosystème leur est destiné. L’adolescence, cet âge un peu flou entre l’enfance et l’âge adulte, a ses propres codes, ses loisirs et ses figures d’identification. Mais avec l’arrivée des réseaux sociaux et l’accès de plus en plus précoce aux plateformes numériques, les jeunes consomment désormais les mêmes contenus que les adultes. En 2026, la culture adolescente est-elle progressivement en train de disparaître ?
En 2015, j’ai 10 ans. Je joue à MovieStarPlanet, je collectionne les magazines TOPModel, un poster de Justin Bieber est accroché dans ma chambre, je porte le collier en demi-cœur “BFF” avec ma meilleure amie. En rentrant de l’école, j’allume Disney Channel pour ne pas manquer les épisodes inédits de Violetta ou Jessie.
Dix ans plus tard, les jeunes du même âge ont déjà une skincare routine et un compte TikTok. Leurs modèles ne sont plus des stars Disney ou des chanteurs adolescents, mais des influenceurs lifestyle, beauté ou business.
La disparition des symboles de la teen culture
Pendant des années, les chaînes jeunesse façonnent une culture adolescente commune. Après les cours, des millions d’adolescents regardent les mêmes séries, écoutent les mêmes chansons et partagent les mêmes références. Disney Channel ou Nickelodeon, construisent un imaginaire adolescent accessible gratuitement, directement depuis la télévision familiale.
Mais ces espaces disparaissent progressivement.
Depuis le 1er janvier 2025, Disney Channel cesse sa diffusion en France après 27 ans d’existence. Les contenus restent disponibles sur Disney+, via abonnement payant (à partir de 5.99€/mois). De son côté, Nickelodeon 4teen, une chaîne entièrement dédiée à un public adolescent disparaît progressivement avant l’arrêt de Nickelodeon France en juillet 2025, remplacée par un programme dédié à l’animation : NickToons France.
La teen culture ne disparaît pas totalement : elle devient payante, fragmentée et algorithmique.
Là où les chaînes jeunesse proposaient un espace commun pour les adolescents, TikTok, YouTube ou Instagram plongent désormais les jeunes dans le même flux de contenus que les adultes. Télé-réalité, influence lifestyle, contenus anxiogènes ou hypersexualisés : les frontières entre l’adolescence et l’âge adulte se brouillent.
Même constat du côté des médias. Les magazines adolescents disparaissent peu à peu des kiosques. Posters, tests de personnalité, courriers du cœur ou interviews de stars Disney laissent place à des contenus numériques intégrés aux grandes plateformes généralistes.
Le 3 novembre 2025, Teen Vogue annonce rejoindre Vogue.com. Un symbole fort pour ce média historiquement pensé pour les adolescents. Après avoir fermé son édition papier en 2017, Teen Vogue explique vouloir “affiner son accent éditorial sur des sujets pertinents pour les jeunes lecteurs”, qui représenteraient plus de la moitié des abonnés de Vogue sur les réseaux sociaux et YouTube, selon l’annonce de l’Union Condé Nast.
“Alors que l'industrie des médias évolue si rapidement, nous sommes ravis que Teen Vogue rejoigne la plateforme Vogue” déclare Anna Wintour.
Cette disparition touche aussi les lieux physiques de la culture adolescente.
En 2025, l’enseigne Jennyfer est placée en liquidation judiciaire. Dans un communiqué, la direction évoque “l'explosion des coûts, la baisse du pouvoir d'achat, les mutations du marché textile et une concurrence internationale toujours plus agressive ont rendu son modèle économique intenable”. Quelques mois plus tôt, Pimkie annonçait la fermeture de 64 boutiques et la suppression de 257 postes avant de s’associer à la marque de fast fashion Shein. Pourtant ces enseignes représentaient bien plus que des magasins de vêtements. On y retrouvait une mode spécifiquement pensée pour les adolescentes, loin des tendances ultra-rapides dictées aujourd’hui par TikTok.
Les centres commerciaux étaient aussi des lieux de sociabilité : on y passait les après-midis du mercredi, on reproduisait les looks vus sur Disney Channel, on construisait ses premiers codes esthétiques.
La culture adolescente semble ne plus exister comme un territoire à part entière : elle devient une sous-catégorie de la culture adulte.
Les adolescents déjà considérés comme de jeunes adultes
Cette disparition interroge d’autant plus que la préadolescence constitue une étape clé du développement - sur le plan cognitif, émotionnel et social.
Entre 10 et 13 ans, les enfants construisent leur identité, testent de nouvelles choses, cherchent à comprendre comment se présenter aux autres. La mode, les goûts culturels, ou les figures d’identification jouent alors un rôle majeur dans cette construction.
Aujourd’hui, les enfants sont exposés plus tôt à des normes qui ne sont pas pensées pour eux.
Une étude de l’ARCOM publiée en 2024 sur les pratiques médiatiques des mineurs montre que les enfants accèdent aux contenus numériques de plus en plus tôt, principalement via les smartphones, YouTube, TikTok et les plateformes de streaming. L’étude souligne aussi une exposition fréquente - souvent accidentelle - à des contenus inappropriés : violence, sexualité, images de guerre, drogues, ou promotion de modes de vie irréalistes.
Un phénomène qui peut aussi expliquer l’apparition des "Sephora kids", ces très jeunes personnes qui adoptent dès l’enfance des routines beauté sophistiquées, avec des soins anti-âges et produits cosmétiques dédiés aux adultes.
Là où la teen culture créait autrefois un espace intermédiaire, avec ses propres codes et fantasmes adolescents, les plateformes numériques placent désormais les jeunes directement dans le flux culturel général.
L’adolescence semble perdre ce qui faisait sa spécificité : un univers à part, imparfait mais protégé, entre l'enfance et l’âge adulte.
