rencontre avec Philéo landowski, jeune prodige de la chaussure
À 23 ans, Philéo Landowski cumule mille et une expériences avec sa marque de chaussures, PHILEO. Jeune âme aux références artistiques pointues, il parle ici de sa carrière, de ses rencontres et de ses inspirations.
Au 37 boulevard Beaumarchais, en plein cœur du Marais, Philéo Landowski nous accueille dans sa toute première boutique inaugurée en novembre 2025. Cela fait maintenant 7 ans qu’il a créé sa marque PHILEO, label de chaussures aux contours travaillés. Autodidacte, il s’est formé à l’art du dessin au fil du temps tout en construisant sa propre entreprise. Les collaborations se sont alors enchaînées, dont la dernière en date avec Keen, marque originaire de Portland, spécialisée dans la chaussure de randonnée. En cette fin de journée, Philéo est tranquillement assis dans son bureau entouré de prototypes et de plantes vertes. Rencontre.
Les débuts d’un passionné
Philéo Landowski grandit en banlieue parisienne dans une famille à fort capital culturel. Avec une grand-mère travaillant dans le secteur et un grand-père libraire d’art, il évolue dans un milieu érudit, propice au développement de l’imagination. “Dans mon éducation, j’ai pu apprendre l’ouverture aux autres mais aussi à me confronter à des choses que je n’aime pas forcément. Pendant les vacances, mon grand-père faisait toujours une activité qui ne l’attirait pas. Il y avait toujours cette idée d’essayer des activités inattendues loin de nos goûts habituels”, explique-t-il. Son premier souvenir mode ? “Je pense que c’est la boutique Celine, avenue Montaigne, pendant la période Phoebe Philo. C'étaient les premières fois que je venais à Paris. Je venais de banlieue et j’allais faire du lèche-vitrine. On va dire que c’est ma première appréhension de la mode.” À seize ans, Philéo arrête l’école et commence à travailler dans la vente de trottinettes électriques. Grâce à cette expérience, il apprend l’anglais sur WhatsApp et affûte son sens des affaires. Comme beaucoup d’adolescents de sa génération, il développe également une passion pour les sneakers, une première porte d’entrée dans le monde de la chaussure. “Il y avait un ami de ma mère, qui achetait des sneakers et j’étais allé l’aider pendant un événement, on appelait ça un sneakers event.” Il fait alors la queue devant les boutiques, agrémentant sa collection de nombreux modèles estampillés Nike ou encore Adidas. Philéo commence alors à imaginer ses propres modèles. Munis de quelques “pauvres prototypes”, il crée PHILEO en 2019 avec l’envie de faire bouger les lignes.
En parallèle, Philéo travaille pour plusieurs maisons et marques. Il commence en stage chez Celine, sous l’égide de Phoebe Philo, et multiplie ensuite les expériences, une manière d’apprendre sur le terrain pour cet autodidacte revendiqué. En 2021, il pose ses valises chez Salomon Sporstyle. En tant que consultant artistique, il apprend les rudiments d’une entreprise aux multiples exigences. Le dessin, l’importance de la forme, le pragmatisme, tels sont les maîtres mots du label français créé en 1947 dans les Alpes. Bien avant la popularité mondiale de la ligne Salomon Sportstyle et son modèle phare, la XT-6, Philéo découvre l’envers du décor d’un monument de la chaussure technique : “C’était hyper intéressant de me confronter à un cadre que je n’avais jamais vu jusqu’à alors. Je suis arrivé juste avant le Covid. Là-bas, il ne faut pas juste faire une jolie chaussure puisqu’il faut qu’elle soit prête pour sa fonction, typiquement courir 180 kilomètres. C’est une marque qui a énormément de règles, il fallait une discipline. C’était phénoménal.”
L’architecture comme pierre angulaire
“Je suis intéressé par tous les systèmes de pensée. L’architecture est un système de pensée. J’aime le fait qu’on puisse reconnaître une bonne architecture.” Le travail de Philéo débute toujours par une idée, un principe qu’il tire de l’art, du design ou de l’architecture. Le jeune homme travaille vite, et dessine sur son ordinateur des modèles simples, épurés. Il évoque même parfois la froideur de sa patte monochrome. Inspiré par l’art abstrait, il se nourrit d’ouvrages pointus : “Je lis beaucoup de théories de l'architecture, des livres qui sont vraiment géniaux comme celui de Valerio Olgiati, Architecture non-référentielle. Je trouve qu’il y a des façons de penser qui sont extraordinaires.” Un peu nerd sur les bords, il avoue explorer un sujet à fond quand celui-ci le passionne et se qualifie d’“obsessionnellement passionné”. Pour élaborer une chaussure, Philéo part de la fonction, de l’archétype, de la forme. Des derbies, des mocassins. Ces souliers se construisent de la même façon mais le créateur ajoute un trait original. “J’essaie d’être le moins référentiel possible et de créer un nouveau vocabulaire”, explique-t-il. Philéo réinvente ainsi la forme de la chaussure, une harmonie parfaite entre l’utilitaire et la fantaisie. “Je pense plus en termes de textures que de couleurs.” Pour la seule ballerine PHILEO, le modèle “Étoile”, Philéo voulait créer une chaussure simple à partir de rien comme il le détaille ici : “Pour la ballerine, il fallait faire quelque chose de plat à partir de rien en termes de dessins. Comment tu fais pour qu’elle soit quelque chose d’autre qu’un bout de cuir posé sur une forme ?” Amoureux du produit, il se distingue par une ligne ludique, aux contours arrondis, qui rend immédiatement le soulier amusant.
Côté durabilité, Philéo fabrique ses chaussures au Portugal mais aussi au Japon, où le marché actuel est important. Le fondateur évoque son engagement pour essayer de produire de manière consciente en accord avec ses convictions : “On vit dans un monde où ça ne sent pas super bon et je pense que tout le monde doit faire sa part du marché. On essaie d’être transparent même si on n’est pas parfait et on fait le mieux qu’on peut avec les moyens qu’on a.” Les thèmes de ses collections sont toujours en écho avec l’actualité.
Aujourd’hui, Philéo multiplie les collaborations, une ligne conductrice qui l’invite à se réinventer. Que ce soit pour Comme des Garçons ou pour Adidas, le créateur cherche toujours à mêler les univers pluriels. “Pour moi, c’est hyper important quand tu portes un projet de te confronter à autre chose.” Comme quand il rencontre Rei Kawakubo, la créatrice de Comme Des Garçons, en 2022 chez Dover Street Market. Elle se dirige alors tout droit vers son corner, soulève quelques paires de chaussures. Un tournant décisif qui va propulser le créatif sur le devant de la scène. Quelques mois plus tard, il s’envole pour Tokyo et rencontre un membre de son équipe. Elle lui demande alors s’il connaît quelqu’un qui pourrait réaliser 200 paires de chaussures pour la maison nippone. Ça sera lui ! En seulement quelques heures, Philéo réalise l’impossible, une prouesse qui signe le début d’une union mode pérenne. Il est vrai que l’univers du jeune créateur se marie plutôt bien avec le style expérimental de “Comme Des”, comme il aime le dire. Depuis, Philéo conquiert les hautes sphères, de Paris au Japon en passant par New York. Dans sa cartographie, il cite quelques collègues dont il admire le travail : “J’aime beaucoup le travail de Village PM, une marque de chaussures de skate. Ils sont très forts. Il y a aussi Martin Sallières, c’est vraiment un chouette gars. On n’est pas beaucoup donc on se connaît de près ou de loin.”
Une boutique dans le marais
Lorsqu’on lui demande de décrire sa marque en trois mots, Philéo marque une pause et propose trois termes qui se complètent plutôt bien : “Sculpturale, rigide, froide”. En l’espace de quelques années, le jeune homme a su imaginer une chaussure ancrée dans le mouvement. Quoi de mieux ensuite qu’une boutique pour illustrer son propos avant-gardiste. En plein cœur du Marais, on découvre un écrin rectangulaire à l’image du créateur. Il y a des paires de chaussures certes, mais aussi des installations artistiques qui fluctuent au gré des saisons. “L’idée c’est de donner du corps à la marque, d’exprimer une facette de la marque. Les installations, c’est le premier medium qu’on exploite”, développe Philéo. En digne amoureux de l’art abstrait – il cite l’artiste japonais Kishio Suga comme obsession du moment – Philéo laisse dialoguer les spectres culturels pour un résultat toujours bluffant. “Moi, je ne me considère pas du tout comme un artiste. Étant passionnée, je voulais faire un espèce de pont entre ma passion et mon métier.”
À 23 ans seulement, impossible ici de ne pas évoquer son âge, Philéo Landowski détient d’ores et déjà une place dans la cour des grands. Malgré une notoriété mondiale, il garde une certaine humilité qui lui permet toujours de voir plus loin. “Je pense que de toute façon c'est toujours dur d'avoir du recul sur ce qu'on est en train de faire. Il y a bien sûr des moments de réalisation. Quand on a fait l’installation avec Tadashi Kawamata chez Dover Street Market dans la cour, le dernier soir du montage, je suis resté un peu plus tard, tout seul dans la cour. Il se passe un truc forcément”, dévoile-t-il. Chez Philéo, on retrouve le désir ambitieux de créer un univers à part entière, qui se distingue et que l’on distingue. Il cite d’ailleurs les maisons qu’ils aiment et qui ont réussi à créer un vestiaire unique et reconnaissable : “Pour moi, c'est hyper fort, les gens qui ont réussi à créer un vestiaire et des codes. J’admire aussi beaucoup les marques qui s’expriment dans l’espace. Rick Owens, Thom Browne, Comme Des Garçons. Je trouve fascinant qu’on puisse dire il y a une femme Rick Owens, une femme Comme Des Garçons.“ Avec des projets plein la tête, Philéo est bien parti sur sa lancée rythmée de succès et de rencontres. Prochaine étape ? Peut-être l’ouverture d’une deuxième boutique, qui sait !
Photos : ©PHILEO
