Obsession de Curry Barker: et si le véritable monstre était la conception de l’amour ?

©AlloCiné

Sorti en salles le 13 mai dernier, Obsession, le premier long-métrage du youtubeur Curry Barker, continue de faire parler de lui. Le synopsis ? Un homme prénommé Bear (Michael Johnston) formule le vœu pour que sa collègue Nikki (Inde Navarrette), tombe amoureuse de lui, en cassant un bâtonnet du One Wish Willow. Entouré de ses amis Ian et Sarah, tout semble commencer comme une histoire classique, jusqu’à ce que ce souhait prenne une tournure inquiétante lorsque Nikki développe un comportement de plus en plus obsessionnel et malaisante. Plus d’un mois après sa sortie, le film continue de diviser sur les réseaux sociaux, où son statut de film d’horreur fait débat.

Depuis ses origines, le cinéma d'horreur s'est construit autour de figures monstrueuses clairement identifiables. Qu'il s'agisse de la créature d’Alien, du mal démoniaque de L'Exorciste ou des forces paranormales de The Conjuring, la menace prend généralement la forme d'une entité extérieure. Mais si Obsession suscite autant de débats, c'est peut-être parce qu'il déplace cette peur vers quelque chose de plus intime. Et si Curry Barker détournait les codes du genre pour faire d'une dérive affective son véritable monstre ?

Avec Obsession, la peur naît du refus de la réalité et de la corruption d’un sentiment que l’on associe habituellement à quelque chose de positif. Lorsque Bear utilise le One Wish Willow pour que Nikki l’aime « plus que tout au monde », il ne cherche pas simplement à être aimé. Il souhaite devenir le centre absolu de son existence. Ce glissement est essentiel. L’amour cesse alors d’être une rencontre entre deux individus pour devenir une relation fondée sur le contrôle. Cette idée traverse tout le récit. Lorsque Nikki explique vouloir écrire son propre livre et que Bear lui demande : « Une romance ? », elle répond : « Non, une histoire d’amour ». Cette réplique, en apparence anodine, résume pourtant une grande partie du film : toutes les romances sont des histoires d’amour, mais toutes les histoires d’amour ne sont pas des romances. Là où la romance renvoie à un idéal amoureux fantasmé, Barker s'intéresse à ce qui se produit lorsque cet idéal amoureux devient tragique et se transforme en besoin de contrôle, jusqu'à engendrer souffrance, dépendance et destruction. Certains éléments visuels participent à cette lecture. La disparition du collier de cristal de Nikki agit comme le symbole d’une protection qui s’effondre, laissant progressivement place à la monstruosité.

©cinematrailernews

L’illusion du « Nice Guy » prédateur

Pour donner corps à cette idée, le film s’appuie sur une figure devenue familière dans les discours contemporains : celle du « nice guy ». Présenté comme maladroit, introverti et vulnérable, Bear repose pourtant sur une contradiction fondamentale : il affirme aimer Nikki, mais refuse de lui laisser la liberté de ne pas l’aimer en retour. À plusieurs reprises, Bear a l’occasion d’exprimer ses sentiments. Lorsque Nikki lui demande directement si elle lui plaît, il fuit la question. Plutôt que d’affronter la possibilité d’un refus, il choisit de contourner sa volonté grâce au vœu. Son problème ? Son incapacité à accepter que Nikki puisse faire un choix différent du sien. Une fois le sort lancé, l’amour devient une dette émotionnelle. Bear ne tombe plus amoureux de Nikki telle qu’elle est, mais de la version artificielle qu’il a crée et qui gravite désormais autour de lui. Lorsque Ian s’inquiète du comportement anormal de Nikki, Bear inverse la situation et affirme que c’est elle qui refuse de le laisser tranquille. Cette inversion des rôles lui permet de conserver l’image de la victime alors même qu’il est à l’origine du problème. Sa phrase : « Qu’est-ce qu’il y a de si horrible à m’aimer ? » lorsque Nikkie est en pleur, résume à elle seule cette logique. Derrière cette question se cache l’idée que son affection devrait naturellement être acceptée et récompensée. Une présence sans intériorité. Raison pour laquelle il ne met pas fin à la relation, jusqu'à ce que la réalité de celle-ci ne devienne plus supportable à ses yeux.

©TikTok

Consentement et libre arbitre : le coeur de l’intrigue

C'est précisément là que se situe l'enjeu central du film. A partir du moment où Nikki n'est plus libre de choisir ses sentiments, la relation cesse d'en être une. Obsession transforme alors le consentement en véritable moteur du récit. Les scènes d'intimité deviennent particulièrement dérangeantes, en reposant sur une volonté altérée. lan le souligne d'ailleurs lorsqu'il suggère à Bear qu'il semble « profiter de la situation ». Barker semble interroger une question fondamentale : peut-on encore parler de consentement lorsque la liberté de choisir a disparu ? Nikki est prisonnière dans son propre corps d'un amour qui lui à été imposé de l'intérieur. Un mécanisme qui trouve son écho dans la vie réelle : pas de magie, pas d'objet maudit, juste des attentes que l'on a sur quelqu'un. Obsession rend ainsi perceptible ce qui reste habituellement invisible. Es-ce que l'on aime les gens où l'idée que l'on s'en fait ? Curry Barker pose la question, sans vraiment y répondre. Lorsque la véritable Nikki semble reprendre le contrôle pour supplier Bear de mettre fin à son cauchemar en la tuant, elle prononce une phrase qui détruit définitivement l’illusion entretenue jusque-là : « J'ai jamais été avec toi, Bear ». Barker rappelle que le pouvoir ne s'exerce pas toujours par la contrainte physique : il peut aussi prendre la forme de la manipulation émotionnelle et de dépendance affective. En donnant un visage à ces mécanismes souvent invisibles, Obsession fait de l’horreur un avertissement discret. Raison pour laquelle son visionnage est d’autant plus perturbant. L'ensemble de son entourage, Sarah et lan deviennent alors les victimes collatérales d'une catastrophe qui aurait pu être évitée dès le départ.

Avec plus de 229 millions de dollars de recettes dans le monde et près d’un million d’entrées visées en France, Curry Barker poursuit son expansion cinématographique en ouvrant la voie à une suite qui pourrait explorer d’autres travers humains devenus incontrôlables. Une ambition revendiquée par le réalisateur lui-même, qui entend « faire peur à une nouvelle génération de cinéphiles » en faisant de nos failles les plus intimes ses véritables monstres.

Suivant
Suivant

Comment les romances adaptées par les plateformes de streaming mettent en scène le green flag man ?