« Tu es belle… pour une Indienne » : quand un compliment révèle encore des stéréotypes

©BhavithaMandava

« Tu es belle… pour une Indienne. »

Pour beaucoup, ces mots peuvent sembler flatteurs. Pourtant, pour la mannequin indienne Bhavitha Mandava, ils sont révélateurs d'un problème bien plus profond. « Dire que je suis belle pour une Indienne, c'est sous-entendre que les femmes indiennes ne le sont généralement pas », explique-t-elle lors d’une interview avec Dinner with Sally . En quelques mots, elle met en évidence un mécanisme que beaucoup ne perçoivent pas : certains compliments reposent en réalité sur des stéréotypes profondément ancrés.

Repérée alors qu'elle se trouvait dans le métro, Bhavitha Mandava est rapidement passée du quotidien à l'univers de la mode internationale. Son parcours la mène jusqu'aux plus grandes scènes de l'industrie, notamment auprès de maisons prestigieuses comme Chanel.

Cependant, derrière cette ascension, la mannequin indienne raconte une réalité bien moins glamour. Dans Dinner with Sally, elle revient sur les remarques qui ont jalonné son parcours.

Son témoignage dépasse largement le monde de la mode. Il ouvre une réflexion plus vaste sur notre manière de complimenter les autres et sur les idées que ces remarques véhiculent, parfois malgré nous.

Ces dernières années, de nombreuses personnes ont commencé à dénoncer ce que l'on appelle les microagressions. Ce sont des remarques du quotidien qui semblent anodines, voire bienveillantes, mais qui rappellent constamment à une personne qu'elle est perçue comme différente. « Tu es jolie pour une femme noire », « Tu parles incroyablement bien français », adressé à une personne née en France… Toutes ces phrases ont un point commun : elles font d'une caractéristique, l'origine, la couleur de peau ou l'identité, un élément de surprise.

Le problème ne réside pas forcément dans l'intention de celui qui parle. Beaucoup pensent réellement faire un compliment. Mais les mots révèlent souvent des représentations inconscientes. Lorsqu'une personne est félicitée malgré son origine, cela signifie que cette origine n'était pas spontanément associée à quelque chose de positif. C'est précisément ce que dénonce Bhavitha Mandava.

Ces stéréotypes trouvent un écho particulier dans le monde de la mode. Longtemps, les standards de beauté mis en avant par les magazines, les podiums ou les campagnes publicitaires ont privilégié une vision très homogène de la beauté. Depuis une dizaine d'années, les choses évoluent : les castings se diversifient, les grandes maisons collaborent avec des mannequins aux profils plus variés et les campagnes reflètent davantage la diversité des sociétés contemporaines.

Cette évolution est importante. Mais elle ne répond pas à toutes les questions.

Car être visible ne signifie pas toujours être pleinement inclus. C'est l'une des idées les plus fortes développées par Bhavitha Mandava dans son interview. Pour elle, la diversité ne doit pas s'arrêter aux personnes que l'on voit devant l'objectif. Elle doit aussi exister derrière les caméras. Qui choisit les mannequins ? Qui les maquille ? Qui décide des images ? Qui comprend les particularités d'une peau brune, d'une texture de cheveux ou de certains traits du visage ?

La mannequin explique d'ailleurs qu'elle demande désormais à travailler sur des plateaux où des personnes racisées sont également présentes au sein des équipes. Non pas pour remplir un quota, mais parce qu'une véritable inclusion passe aussi par celles et ceux qui participent à la création des images. Car afficher un visage différent dans une campagne ne suffit pas si tout le reste du processus continue de fonctionner selon les mêmes habitudes.

Cette réflexion dépasse largement l'industrie de la mode. Depuis plusieurs années, les entreprises, les médias et les marques mettent davantage en avant des profils variés. Cette visibilité est essentielle. Pourtant, de nombreuses personnes rappellent qu'elle ne peut être le seul indicateur du progrès. Une représentation qui reste uniquement symbolique risque de devenir une façade si elle ne s'accompagne pas d'un véritable changement des pratiques et des mentalités.

Le témoignage de Bhavitha Mandava invite à porter un regard plus attentif sur des phrases que nous prononçons parfois sans y réfléchir. Derrière un compliment peut se cacher une idée reçue. Derrière une bonne intention, un préjugé que l'on ne soupçonne pas. Remettre en question ces automatismes n'a pas pour objectif d'empêcher les compliments. Au contraire, il s'agit de s'interroger sur ce qu'ils disent de notre vision de la beauté et des personnes auxquelles nous les adressons.

La mode a incontestablement changé. Les podiums sont plus diversifiés qu'autrefois et de nouvelles voix prennent aujourd'hui la parole pour raconter leur expérience. Celle de Bhavitha Mandava en fait partie. Son histoire ne résume pas à elle seule la réalité de toutes les femmes concernées, mais elle rappelle une chose essentielle : la diversité ne se mesure pas seulement au nombre de visages différents que l'on voit. Elle se mesure aussi à la capacité d'une société à remettre en question les stéréotypes qui continuent, parfois discrètement, de façonner son regard.

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